L’Arménie déclare réexpédier vers la Russie 86 % de ce qu’elle importe, contre 18 % avant la guerre
La Russie a cessé de déclarer ses importations à la base de commerce des Nations unies en 2022. Elle en avait déclaré 293,5 milliards de dollars en 2021. Pour 2022, 2023 et 2024, la base ne contient aucune ligne russe.
Ses partenaires, eux, continuent de déclarer ce qu’ils lui expédient : 198,9 milliards en 2022, 217,9 en 2023, 204,0 en 2024. Le commerce n’a pas disparu, seule la moitié russe du relevé a disparu.
Une absence qui rend un contrôle impossible
Cette disparition a une conséquence technique. Le rapprochement des déclarations douanières, qui consiste à comparer ce qu’un pays dit recevoir à ce que le monde dit lui envoyer, suppose deux déclarations. Avec une seule, la soustraction ne veut plus rien dire.
Aucun contrôle de cohérence ne peut donc porter sur les importations russes depuis 2022. Les chiffres publiés pour ces années, y compris par les organismes qui suivent ce commerce de près, sont tous reconstruits depuis les déclarations des partenaires.
Le suivi de Bruegel repose sur 38 pays partenaires. Celui de l’institut de la Kyiv School of Economics couvre 97 à 98 % des importations russes, à partir des mêmes déclarations complétées par les douanes chinoises. Les douanes russes publient encore un total annuel, sans détail par pays ni par marchandise.
Importations de la Russie : deux sources, une seule qui répond
En milliards de dollars, d’après la base des Nations unies
| Année | Déclaré par la Russie | Déclaré par ses partenaires | Pays déclarants |
|---|---|---|---|
| 2019 | 247,2 | 229,2 | 148 |
| 2020 | 231,7 | 215,2 | 144 |
| 2021 | 293,5 | 265,6 | 145 |
| 2022 | aucune | 198,9 | 141 |
| 2023 | aucune | 217,9 | 132 |
| 2024 | aucune | 204,0 | 120 |
Ce que les voisins déclarent, eux
Le côté russe du relevé manque, le côté voisin subsiste. Les pays qui expédient vers la Russie transmettent leurs propres chiffres à la base, année après année, et ces chiffres se rapportent à ce qu’ils importent eux-mêmes.
L’Arménie a déclaré expédier vers la Russie 794 millions de dollars en 2021, sur 4,4 milliards reçus du monde, soit 18,0 %. En 2024, elle en déclare 3,14 milliards sur 3,6 reçus, soit 86,1 %.
La progression est continue : 37,5 % en 2022, 64,5 % en 2023, 86,1 % en 2024. Le pays reçoit aujourd’hui moins qu’en 2022, et en réexpédie quatre fois plus.
L’Arménie, quatre années
- 18,0 %
- de ce qu’elle reçoit repart vers la Russie en 2021
- 86,1 %
- en 2024, sur 3,6 milliards de dollars reçus
- ×81,8
- l’électronique expédiée vers la Russie, de 12 à 995 millions
- ×12,9
- les machines, moteurs et réacteurs, de 15 à 197 millions
- ×5,1
- les perles, pierres et métaux précieux, de 77 à 388 millions
- 3,14
- milliards de dollars déclarés vers la Russie en 2024
Le détail par marchandise désigne trois postes. L’électronique et le matériel électrique passent de 12 à 995 millions de dollars, soit un facteur de 81,8. Les machines, moteurs et réacteurs passent de 15 à 197 millions. Les perles, pierres et métaux précieux de 77 à 388 millions.
Ces trois postes ont en commun d’être visés par les contrôles à l’exportation décidés en 2022 par l’Union européenne, les États-Unis et leurs partenaires. L’électronique couvre notamment les circuits intégrés et les composants radio, dont les analystes militaires suivent la trace dans les équipements récupérés sur le terrain.
Rapportées au produit intérieur brut arménien, les 3,14 milliards de dollars réexpédiés en 2024 représentent une masse considérable pour une économie de moins de trois millions d’habitants. Le pays a par ailleurs vu ses importations reculer de 6,4 milliards en 2022 à 3,6 en 2024 : le flux se concentre, il ne s’étend pas.
La part compte davantage que le montant
La Chine expédie vers la Russie bien plus que tout autre pays : 115,3 milliards de dollars en 2024, contre 67,2 en 2021. Mais elle en reçoit 1 852 du monde entier. La part de ses importations qui repart vers la Russie passe de 3,1 % à 6,2 %.
Le rapport entre ce qu’un pays reçoit et ce qu’il réexpédie vers une seule destination sépare deux situations que le montant seul confond : celle du fournisseur principal, dont la Chine est l’exemple, et celle du pays de transit, dont le volume absolu reste modeste. Une part de 6,2 % décrit un grand exportateur qui vend davantage ; une part de 86,1 % décrit autre chose.
Ce qui repart vers la Russie, en part des importations
Déclarations des pays expéditeurs eux-mêmes
| Pays | 2021 | Dernière année | Reçu du monde |
|---|---|---|---|
| Arménie | 18,0 % | 86,1 % (2024) | 3,6 Md$ |
| Ouzbékistan | 7,6 % | 11,6 % (2024) | 25,7 Md$ |
| Chine | 3,1 % | 6,2 % (2024) | 1 852 Md$ |
| Kirghizstan | 3,0 % | 3,3 % (2024) | 29,5 Md$ |
| Émirats arabes unis | 0,6 % | 1,5 % (2023) | 299,6 Md$ |
Le Kirghizstan pose une question différente. La part qu’il réexpédie officiellement vers la Russie reste faible, autour de 3 %. Mais ses importations totales passent de 13,1 milliards de dollars en 2021 à 29,5 en 2024, soit un doublement en trois ans. Les chaussures qu’il déclare expédier vers la Russie passent de 6 à 173 millions, les machines de 2 à 165.
Les Émirats arabes unis suivent une pente comparable, à une autre échelle. Leur part passe de 0,6 % à 1,5 %, sur un volume d’importations qui approche les trois cents milliards. Rapportée aux quantités, cette fraction représente néanmoins un triplement des envois enregistrés vers Moscou entre 2021 et 2023, et l’électronique y compte pour plus de la moitié du surplus. L’année 2024 n’a pas encore été transmise.
Là où plus personne ne déclare
Certains trajets échappent pourtant aux deux relevés. Les Maldives ont reçu en 2022 des marchandises que leurs fournisseurs disent avoir expédiées pour 732 millions de dollars de plus que ce que l’archipel dit avoir reçu. L’électronique y est multipliée par 29,7 sur un an, l’aéronautique par 124.
Ce que les Maldives déclarent expédier vers la Russie la même année tient en un nombre : 48 853 dollars. Ni le départ ni l’arrivée n’étant enregistrés, aucun rapprochement ne peut dire où ces marchandises sont allées.
Ces chiffres ouvrent une question et n’en tranchent aucune. La réexportation est une activité légale, une union douanière déplace des flux, une route maritime se reporte, et un pays enclavé sert naturellement de porte à son voisin. Ces États déclarent leurs envois, et c’est parce qu’ils les déclarent qu’on peut les compter : les trajets qui comptent vraiment sont ceux que personne n’enregistre.
Ce qui se compte, en revanche, ne se discute pas : un pays qui réexpédiait un cinquième de ses importations vers un seul voisin en réexpédie aujourd’hui les six septièmes.